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ANALYSE. « Loi Carle : introduction d'un chèque éducation à la française », par Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi
« On crée les conditions dune guerre scolaire perpétuelle, permanente et de moins en moins larvée. » L'enseignant Eddy Khaldi et la journaliste Muriel Fitoussi, auteurs de « Main basse sur lécole publique », posent un regard sans concession sur la loi Carle tendant à « garantir la parité de financement entre les écoles élémentaires publiques et privées sous contrat lorsqu'elles accueillent des élèves scolarisés hors de leur commune de résidence », adoptée définitivement par l'Assemblée nationale lundi 28 septembre 2009.
Imaginons demain une loi obligeant au nom de la « liberté fondamentale daller et venir », les maires des communes de notre pays, à supporter, en plus de leurs transports publics, les courses particulières en taxi de leurs habitants. Nouveauté, ce « chèque transport » serait aussi versé au départ dautres villes ou villages, au détriment du développement et de lentretien de leurs propres transports publics. Ces derniers risqueraient de disparaître et priver ainsi lensemble des citoyens dun service public que la collectivité publique, en contrepartie de leurs impôts, est censée leur fournir. Contrainte financière pour le moins ubuesque, imposée à la collectivité au nom de convenances personnelles, sans accord préalable. Le consommateur est encouragé à saffranchir de la conscience citoyenne la plus élémentaire. On pourrait encore imaginer pareille innovation, dans le domaine du droit à la santé, avec une concurrence généralisée en privilégiant les cliniques privées par rapport aux hôpitaux publics
INDIVIDUALISER LE RAPPORT À L'ÉCOLE Remplacez à présent le mot « transport », par le mot « école ». La fiction alors, devient réalité. En 2004, un article 89 introduit subrepticement, par un amendement détourné, dans la loi « libertés et responsabilités locales », obligeait les maires, sans que ces derniers aient voix au chapitre, à payer la scolarité de leurs élèves fréquentant des écoles privées implantées sur dautres communes. Surcharge financière annuelle, non compensée par lÉtat de 500 millions deuros. Sans même nécessairement évoquer la question du vivre ensemble, les élus rechignent à de telles dépenses.
Une rupture fondamentale est initiée, pour la première fois, dans le dispositif législatif qui établit un rapport institutionnel fort et hautement symbolique, entre lÉcole et sa commune. Les collectivités territoriales nont ainsi, en vertu de ce lien consubstantiel, de compétences et de charges afférentes que pour les établissements publics denseignement. Pour les écoles privées, la commune na aucune compétence, uniquement des charges imposées au travers de la loi Debré de 1959. Loi Debré qui, rappelons-le, régit les « rapports entre lÉtat et les établissements denseignement privés » et non avec « lenseignement catholique ». Ce dernier sarroge ainsi et depuis 1960, un droit illégal de représentation dun réseau confessionnel. La relation institutionnelle école commune, fondatrice dun lien citoyen, est bradée, au mépris de la « libre administration des collectivités locales », principe constitutionnel, et au profit dune relation purement utilitariste et consumériste où ce citoyen cède finalement le pas devant le consommateur, appelé à choisir « librement » au sein dun vaste marché scolaire dérégulé, au sein duquel lInstitution denseignement devient un simple service . On passe dun financement objet - enseignement - à un financement sujet - enseigné - afin dintroduire un « education voucher » à la française.
On pouvait penser, au vu des réactions républicaines de droite et de gauche que cet article 89 était promis, à une mort certaine. Mais non : le 28 septembre, les députés ont voté la loi Carle, du nom du sénateur UMP éponyme, à qui lon doit linitiative. Précisément, la raison dêtre de la loi Carle est, dit-on, déteindre à jamais la guerre scolaire et la rébellion des élus, grâce à la « clarification » de trop nombreuses zones dombres juridiques. En réalité, la loi Carle conserve lessentiel de la lettre et de lesprit de larticle 89, et nen diffère que par le saupoudrage de quatre conditions désormais exigées, difficiles à contrôler, des futurs bénéficiaires : une « capacité d'accueil » de la commune de résidence insuffisante, une « obligation professionnelle » quelconque, « des raisons médicales », ou encore, un frère ou une sur déjà scolarisé dans la commune daccueil. Voilà pour les conditions dun financement obligatoire faciles à contourner, voire à créer de toutes pièces, dans le cas du regroupement familial, puisquil suffit aux familles dinscrire leur premier enfant dans lécole privée de leur choix et réclamer lautomaticité pour les suivants. Cependant que le financement reste autorisé, dans tous les autres cas. Avec cette loi Carle, des principes constitutionnels sont interpellés. Elle institue pour la première fois en France, de manière certes déguisée, un authentique chèque éducation, qui pose abruptement le principe dobligation dun financement généralisé et non contrôlé à lélève et ce pour le seul bénéfice des établissements denseignement privé. Au motif de la parité, cest en réalité, linégalité qui est consacrée entre les citoyens. La loi Carle instaure pour ce faire, une confusion sémantique et un abus juridique entre les concepts de liberté de lenseignement et de financement obligatoire.
PARITÉ DE SUBVENTIONS, DISPARITÉS D'OBLIGATIONS ET DE CHARGES Labus du concept politique de « parité » entre établissements publics et privés, na aucun fondement juridique, tout au contraire. Le concept de liberté denseignement nimpose en aucune façon, un financement obligatoire et systématique par les collectivités publiques pas plus que la liberté daller et venir. Ce que confirme le Conseil constitutionnel : « On ne saurait exiger que toutes les formations dispensées dans les établissements de lenseignement public le soient avec laide de lÉtat dans les établissements de lenseignement privé » (extrait de la décision 99-414 du 8 juillet 1999). Il ne saurait, donc, exister de parité, quà égalité dobligations et de charges.
Chaque année, dans chaque commune, la loi Carle nous conduit un peu plus vers une guerre scolaire permanente. Ses conditions dapplication restent floues et seront à nen pas douter, contournées. Cette loi constitue une prime et un chèque scolaire en blanc pour le privé, un droit de tirage imprévisible sur le budget de chaque commune. Les écoles privées, pour leur part, sélectionnent leurs « clients ». Des concurrences entre écoles publiques et privées mais aussi entre écoles privées, vont sinstaurer. Ce que nous redoutons, dautres lespèrent. Ainsi lors du débat, le 28 septembre 2009 à lAssemblée nationale, le député UMP Christian Vanneste a lui, franchi sans complexes, le Rubicond qui sépare une pensée dune arrière-pensée : « Si l'enseignement privé est surtout privé de moyens, l'enseignement public a besoin de liberté et d'autorité. L'excellente idée d'un chèque éducation pourrait rendre réelle une liberté aujourdhui virtuelle. Chaque famille, munie de ce chèque, choisirait son école, qui disposerait des deniers publics en proportion des inscrits ». Comment être plus clair
La loi Carle constitue une menace prévisible pour lexistence des écoles des communes rurales et, conjuguée à la disparition promise de la carte scolaire, annonce une fuite discriminatoire des écoles publiques de la banlieue vers les écoles confessionnelles du centre-ville. Nanterre paierait pour Neuilly, avec une cristallisation toujours plus dangereuse des ghettos hélas déjà constitués.
Lenjeu apparaît très clairement, dans lesprit du secrétaire général de lenseignement catholique Éric de Labarre, qui vient de déclarer que la loi Carle était « un bon compromis politique à l'instant T ». Philippe Meirieu a raison daffirmer : « La guerre scolaire nest pas de lhistoire ancienne, elle se déroule, aujourdhui, sous nos yeux. ( ) Nous sommes aujourdhui devant un choix décisif, nationaliser lenseignement privé ou privatiser lenseignement public. »
Eddy KHALDI - Muriel FITOUSSI Auteurs de « Main basse sur lécole publique » Editions DEMOPOLIS |
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